in Libération

Discours sur la méthode...

... pour acteurs studieux

par Henry-Jean Servat

Le grand maître américain de la direction de comédiens - répétiteur de James Dean et mari de Caroll Baker - est venu dernièrement à Paris. Histoire de diriger une classe et de lui apprendre à mettre ses tripes sur la commode. Les acteurs passent, la Méthode reste.

JPEG - 24.2 ko
Caroll Baker, Ralph Meeker et Jack Garfein
sur le tournage de "Something Wild"
©Muky

Quand ils entendirent du bruit sur le palier du gratte-ciel où ils étaient en train de répéter, ils eurent une belle trouille. Une heure du matin venait de sonner. La 52e rue, en bas, était déserte et New York piquait de profondes ronflettes. Ils se turent en voyant que la poignée de la porte du loft vide où ils s’étaient rassemblés tournait doucettement. Courageux, le bon gros qui était le plus proche de l’entrée fit deux pas et s’arrêta soudain. Dans le chambranle, encadré telle une statue de commandeur en ballade nocturne, se profilait le père Kazan. Il entra dans le silence et son regard balaya la dizaine de gus face à lui. Du bon gros du début au petit du fond qui semblait chef de bande, il reconnut là quelques gaillards inscrits à l’école qu’il avait fondée. Cherchant à ne pas se tromper parmi ces têtes inconnues, il put nommer Pat Hingle, James Dean, Ben Gazzara, Anthony Franciosa, Harry Guardino, Eli Wallach, Albert Salmi et Jack Garfein. Il expliqua être venu récupérer des papiers oubliés au bureau, avoir vu de la lumière dans la salle de travail, sept étages plus haut. Le petit dernier lui raconta qu’effectivement, chaque soir depuis plusieurs mois, ils se retrouvaient tous ainsi dans l’immeuble, de 23h à 4h du matin, pour travailler des textes à sa façon. Ils dormaient cinq heures par nuit. Gagnaient de l’argent en effectuant de minables panouilles ou la plonge, comme Marlon brando, ou bien la garde de gosses, comme Julie Harris, absents ce soir-là. Dodelinant de la tête, Elia Kazan grommela : "Je ne sais pas exactement ce que tu fous ni comment, mais je peux vous dire qu’avec une pareille méthode vous réussirez à décrocher la timbale."

Dents longues

Il tira la porte et le rideau se leva au printemps 52 sur une nouveauté théâtrale sans précédent : une génération de comédiens et des techniques dramatiques, des choix esthétiques et des introspections personnelles qui allaient provoquer une révolution artistique.
Quand trente-quatre ans après, Jack Garfein raconte l’anecdote - authentique - de la découverte inopinée des répétitions sauvages d’un groupe d’élèves de l’Actor’s Studio élaborant une méthode de travail, il ne se contente pas de placer dans la conversation d’un vieux gourou un joli symbole prophétique : il situe dans le Temps et l’Histoire une épopée qui débuta hier en bouleversant l’actorat américain d’aujourd’hui et se poursuivra encore demain en France. Maître d’œuvre de ces travaux pratiques, Garfein qui fut, à l’orée des années cinquante, le plus jeune et le plus doué des membres du célébrissime cours a, en effet, organisé dernièrement à Paris, deux mois durant, un atelier de travail pour comédiens.
Et, tout en préparant ici deux mises en scène prochaines, léonin et attentif, il a raconté sa vie et dirigé des volontaires. Ridé pais pas ratatiné, il a discouru dans sa langue sur la fameuse Méthode devant des acteurs studieux.
Le regard traqué de Caroll Baker recroquevillée dans son petit lit de fer torsadé et suçotant son pouce en nuisette dans Baby Doll, c’est la Méthode. Le menton boudeur de Marlon Brando répondant "Yup" aux sous-entendus agaçants de Blanche du Bois dans un Tramway nommé désir, c’est encore et toujours la Méthode. "La Méthode, c’est pour les acteurs ne pas demander ce qu’ils doivent faire, mais faire ce qu’ils pensent. C’est ne pas représenter l’émotion mais la vivre." Ces préceptes de jeu, ou plutôt d’expérience constamment renouvelée, à la fois individuelle et collective, garfein, depuis trois décennies, ne cesse d’en faire un credo. A une classe de jeunes comédiens, ces jours derniers, il expliqua que "le théâtre, c’était comme une prière. ce sont des lignes que tout le monde sait mais que chacun doit dire à sa manière. Au théâtre, on vous donne les mots de quelqu’un d’autre et ils doivent ensuite devenir vôtres. Prenez des mots et utilisez-les. Récitez donc les "Notre Père" comme si chaque phrase vous touchait profondément". Et, dans une grande salle lépreuse de la rue de Chabrol, parmi une petite troupe de jeunes comédiens aux dents longues, désireux eux aussi, de décrocher la timbale (dont notamment Sophie Duez, Jean-Claude Fernandez, Annie Chaplin, Sam Karmann, Basile, Olivier Pagès, Valérie Stroh), Garfein invite René Feret à faire une récitation qui n’avait rien de religieux. "Apporte ta propre vie à ce que tu vas dire, à ce que tu vas jouer. Ne t’occupe de rien d’autre."

Crise de nerfs

Pendant que le metteur en scène du Mystère Alexina tentait de faire attention à ne pas jouer, les regards des acteurs fixaient de plus en plus ce petit pépère replet de 55 ans, cherchant à deviner ce qui, dans sa vie antérieure, pouvait l’inciter à les faire recomposer leur passé pour en nourrir leur présent. Phare papal d’au moins deux générations de comédiens du monde entier, Jack propage une Méthode, Technique géniale selon les uns, truc fumeux selon les autres (Bette Davis ne l’appelait que "la méthode du vieux tee-shirt sale" et lors de sa venue récente à Paris elle a encore trouvé le moyen de vitupérer contre les marmottements inaudibles de ses adeptes), elle est autant le résultat d’une vie qu’une vie de résultats, autant la raison d’un succès que le succès d’une raison.
Quand il débarqua à New York à 15 ans et demi, Jack Garfein rêvait de manger à sa faim. Il avait, l’année précédente, été libéré des camps de concentration nazis d’Auschwitz et Bergen-Belsen en pesant 24 kilos et toute sa famille en Tchécoslovaquie était morte. "J’avais de lointains parents à New York. On m’envoya les rejoindre. Comment cela s’est imposé à moi, je n’en sais plus rien mais, après des années de vagabondage et d’orphelinat, de bols de soupe à 15 cents et de monnaie que me donnaient des Noirs dans la rue, j’ai voulu être acteur à 17 ans." Il envoya un script à CBS à 18, rencontra Strasberg à 19 et dirigea un show pour la NBC à 20. "Je gagnais en même temps un peu d’argent comme bagagiste à l’Hôtel bicon mais je n’arrivais pas à sortir assez vite de la lecture de Shakespeare quand on me sonnait, aussi ai-je été viré. Kazan qui venait de fonder l’Actor’s Studio afin d’implanter les méthodes de Stanislavsky et qui avait accueilli Lee Strasberg, m’invita parmi deux cents autres petits gars à répéter et préparer une sorte d’examen pour devenir metteur en scène."
Il fut le seul à réussir. Il avait 21 ans. Il fut donc accepté au Studio. Sans aucune expérience. Strasberg lui dit d’en acquérir. Il obéit. "Et ce fut réellement une époque formidable. Je m’occupais de mes petits camarades qui, à l’exception de Marlon (il essaya une fois avec Hedda Gabler) ne s’intéressaient pas à la mise en scène et désiraient avant tout jouer. Kazan et strasberg étaient les maîtres. On les aimait, on les respectait. Mais on voulait faire encore plus." D’où les séances de nuit en catimini, les répétitions chez l’un ou chez l’autre. Presque tous étaient garçons de restaurant et ils passaient les plats ou desservaient les tables en récitant O’Neill ou Tenneessee Williams. "L’ambiance était démente et amicale. Et personne, même pas Elia Kazan, la nuit où il a découvert notre trafic, n’aurait deviné que tous ces débutants allaient, sans exception devenir les plus célèbres acteurs du monde. Je leur avais dit que je voulais que nous eussions tous, de concert, une certaine manière de travailler. Je ne crois pas qu’à l’époque je saisissais pleinement Stanislavsky, mais j’avais expliqué que nous devions être des personnages réels." Pour Garfein, il ne s’agissait pas - il ne s’agit toujours pas - de fonctionner sur le réalisme ou le naturalisme à tous crins. "Il s’agit de prendre quelque chose dans le texte à dire et de l’amener jusqu’à soi, d’impliquer dans le jeu des aspects personnels de sa vie."

JPEG - 22.6 ko
Trente-quatre ans après, rue Chabrol...
...le maître : "Récitez-donc le "NotrePère" comme si chaque phrase vous touchait profondément".
©photo Pierre-Olivier Deschamps/Vu

Gommes à mâcher

Ces préceptes, le petit maître les mettait en pratique, en 52, avec une génération perdue. Les teen-agers découvraient alors pêle-mêle les rythmes durs, le blue jeans, les désenchantements adolescents, la gomme à mâcher et les flirts sur les banquettes de voitures chromées. C’était le temps des révoltes et des fureurs de vivre, du refus d’obéir à papa et des fuites en avant. en grosses chemises de bûcherons canadiens, contractés dans le loft sur des chaises de bois blanc, les acteurs débutants d’alors se creusaient la tête et frôlaient les crises de nerfs. "Ils ont eu du succès non pas parce qu’ils jouaient à imiter une vie, mais parce qu’ils trouvaient des correspondances entre les situations théâtrales et celles de leur existence. Leur interprétation se nourrissait de mille petits détails qui les tissaient d’authenticité. Je les surprenais à effectuer des gestes machinaux comme d’écraser du pied d’imaginaires mégots, ce qui devait d’une manière ou l’autre, les aider à retrouver des contenances familières."
L’explosion fracassante de cette technique de quête introvertie appartient désormais à la légende de la scène avec son cortège de débordements paroxystiques, de comportements douloureux et d’excès psychanalytiques. Les acteurs passèrent. La méthode resta. Le jour où Shelley Winters - elle fut la première star hollywoodienne à venir s’inscire au Studio - quitta la Côte Ouest pour venir travailler avec Kazan, Strasberg et Garfein, le cours, soudain mis en lumière, devint un must dramatique absolu, un phénomène mondain et une réalité économique. Sam Spiegel demanda à Kazan de diriger Sur les quais (qui fut d’abord une pièce) paur la Columbia. Karl Malden imposa une tête pas possible. Carroll Baker, avant Marylin et bien d’autres, vint toquer au portillon (elle épousa Garfein qui fit d’elle une actrice-culte). Jack monta à Broadway puis au cinéma la pièce de Calder Willingham, répétée nuitamment. Avec les mêmes, ce fut The Strange one, avant l’éparpillement de la troupe dans les compagnies hollywoodiennes où, du jour au lendemain, bardés de contrats, ils transformèrent Cary Grant et charles boyer en d’aimables farceurs. garfein partit lui aussi, dans la foulée et sur un pont d’or en Californie pour diriger un Actor’s Studio.

Points d’aspiration

"C’était de la folie.Tout le monde s’inscrivait. Et je continuais comme je le fais maintenant - "Notre Père qui êtes aux cieux" - à expliquer qu’il faut refuser les conventions et donner de la profondeur à votre jeu. Quand vous entrez en scène, les spectateurs doivent croire à la réalité de votre vie."
Trente-quatre ans après, cela marche encore. A tous les coups ou presque, Féret y va de son Notre Père. Les autres de leur saynète personnelle. Plus ou moins réussie. Avant que garfein ne leur stimule, entre quatre yeux, les souvenirs-souvenirs d’une rupture difficile ou d’une viiste à l’hôpital qui, visiblement, se met à remuer les tripes de celui qui, ensuite, la rejoue en l’améliorant. La Méthode, donc, fait toujours de l’effet. Conquise par le travail, qui revenu à New York il y a une décennie, y a fondé, séparé deStrasberg, "l’Actor’s and directors’ lab", Valérie Lumbroso - rien à voir avec Fernand - est en train de l’importer en France. Inscrite chez Garfein à son cours américain, elle l’a invité à venir à Paris détailler ses techniques par le menu, les points d’aspiration et les pauses de respiration. En admettant de bombarder les meilleurs dans les pièces que mettra en scène, à la rentrée à Paris, le directeur des théâtres Harold Clurman et Samuel Beckett de New York (au répertoire, Ionesco, Sarraute, Miller, Wilde, du Berliner Ensemble), elle a décidé de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour aider au rayonnement des techniques de l’Actor’s Studio. Signe que la poussière de trois décennies ne l’a pas fait tomber dans l’oubli.
"Des techniques, résume le maître à ses élèves studieux, donnant aux comédiens, de Steve Mac Queen à René Féret, de Bruce Dern à Jean-Claude Fernandez, des outils de travail permettant d’exister sur scène même quand l’inspiration fait défaut." Une Méthode, on l’a compris, en un gargouillis comme en cent, faisant déballer ses tripes sur la commode.

© 2003-2017 • Le Studio Jack Garfein • Tous droits réservés •